Je m’étais arrêté en double file, les warnings en alerte, guettant l’arrivée de mon ami. Je le vis s’approcher bientôt, flottant sur l’asphalte brûlant du trottoir. Je compris de suite que cette apparente légèreté masquait quelque profonde désillusion, passagère sans doute, mais douloureuse. M.Fildefer prit place machinalement sur le siège passager. Il n’y eut ni regard, ni signe de complicité. Respectant cette distance affichée, je démarrai prudemment, les yeux fixés dans le rétroviseur. Pendant qu’il bouclait sa ceinture de sécurité, mon ami me dit sur un rythme pressé, sans doute pour se débarrasser d’un poids :
« Comme il est troublant d’envisager que plus rien ne puisse un jour faire société… »
Je pris un temps avant de m’exprimer, dans l’espoir de chasser les nuages :
« Et sinon, comment va la vie ? »
M.Fildefer sursauta avant de me fixer. Je sentis que son désarroi devenait mien. Comme pour s’excuser, il déclara :
« Voilà quelque temps déjà que je suis rattrapé par l’actualité… »
« Du coup, tu ne t’envoles plus ? » questionnai-je bêtement, dans une ultime tentative de fondre le plomb.
« Non »
Les rues de Nantes défilèrent sans que nous y attachâmes un quelconque intérêt.
Au bout de quelques minutes, mon ami bredouilla :
« Laisse-moi là, je vais finir à pied »
Je m’arrêtai à la volée sur une voie de bus.
M.Fildefer me tendit une feuille provenant d’un cahier d’écolier.
« Tiens, c’est ma première pensée pour vendredi… Je t’en envoie une deuxième ce soir par SMS »
« Il y aura donc deux pensées ce vendredi ? »
Il ne répondit pas. Il se contenta de se tourner vers moi, de m’envoyer un bisou par le biais d’un doigt sur sa bouche avant de sortir de la voiture.
Quand la porte passager fut refermée, M.Fildefer se pencha vers la vitre et murmura quelques mots réconfortants que je devinai par une lecture labiale et que je garde précieusement pour moi. Pour moi seulement.
Je vous livre ses pensées de ce vendredi.
Pensée couchée sur une feuille de cahier d’écolier :
« Et dire que le productivisme continue de faire feu de tout bois pendant que les forêts brûlent… »
